Aujourd’hui, pour les amateurs de classique qui traîneraient dans le coin, présentation d’un compositeur relativement méconnu et d’un DVD.
Méconnu n’est sans doute pas le terme, son nom est familier de la plupart des mélomanes un peu curieux, il est joué de temps à autre au concert et a été gravé plus d’une fois… Mais force est de constater que lorsqu’on prononce le nom de Schreker, ça évoque plutôt un ogre vert ou bien quelque personnage de Star Trek.
Je ne vais pas tenter ici de réhabiliter la réputation d’un compositeur génial longtemps dénigré, d’autres l’on déjà fait bien mieux que moi, mais c’est assez édifiant de lire dans Histoire de la Musique Occidentale des Massin, au milieu d’un paragraphe d’une dizaine de lignes dans ce pavé de 1300 pages, « il était un compositeur de médiocre envergure (il ne sut jamais trouver de style personnel) ». Inutile de dire que c’est on ne peut plus faux, lorsqu’on le côtoie un peu un reconnaît très vite sont style très dense, aux harmonies miroitantes, fourmillant de phrases musicales et en même temps sensible aux textures orchestrales. Je sais que tout le monde n’est pas d’accord avec moi, mais si je devais le comparer à un auteur, ce serait certainement Huysmans. Un Huysmans un peu sage, moins venimeux, mais dans ce style à la fois très fluide et granuleux, extrêmement coloré et avec des sommets incroyables comme chez Wagner. La comparaison n’est pas innocente, il s’agit bien de deux décadents. Je ne vais pas m’aventurer dans des définitions stylistiques qui me dépassent mais le décadentisme est, en gros, un mouvement artistique du début du XXe dans lequel on peut trouver, par exemple, Richard Strauss (le compositeur d’Elektra, pas Johann l’aimable auteur de valses viennoises). Il en est le plus connu, mais il en existe bien d’autres qui se sont beaucoup inspiré de lui, poussant le plus possible son esthétique postromantique aux harmonies torturées, son raffinement extrême en même temps que son épanchement presque incontrôlable et sa complexité.
Bref, son chef d’œuvre, Die Gezeichneten (qu’on peut traduire par Les Stigmatisés ou Les Réprouvés) est l’opéra de la décadence, de par son style mais aussi son sujet : on plonge l’Italie du début du XVIe où un homme très laid, bossu, a utilisé sa fortune pour créer une île paradisiaque aux architectures rutilantes et aux jardins somptueux, peuplée de faunes dansant nuit et jour. Mais Alviano n’ose y aller, de peur de profaner un tel lieu de sa laideur, alors ses amis issus d’une noblesse un peu dégénérée en profite pour y organiser des orgies en enlevant les filles des aristocrates de la ville. Je ne vais pas tout vous raconter, mais il y a ensuite une histoire d’amour un peu étrange entre Alviano et la jeune fille d’un aristocrate, Carlotta, qui donne un duo psychanalytique magnifique au deuxième acte sans jamais tomber dans la mièvrerie. S’en suivent évidemment des rebondissements et intrigues un peu glauques, propres à tout bon opéra…
Bon, j’ai déjà fait une jolie tartine, je pense que je peux commencer ma critique du seul DVD des Gezeichneten existant : celui dirigé par Kent Nagano et mis en scène par Nikolaus Lehnhoff.
Tout d’abord la direction de Nagano est très soignée, poétique, attentive aux textures et couleurs mais parfois un peu trop sage et ne rend pas bien compte des audaces ou de la modernité de la partition.
C'est un peu la vision qu'offre aussi la mise en scène de Lehnhoff, esthétisante avec ce grand décor symbolique et tous ces éclairages (d‘ailleurs superbes). L'aspect décadent est bien mis en valeur par cette immense statue effondrée qui prend toute la scène, dans une matière qui rappellerait une pierre décrépie, et ces arcades qui l'entourent, on sent comme une grandeur qui s'étiole. Et puis les costumes sont plutôt réussis, des espèces d'influences de costumes aristocratiques des siècles précédents ou même d'armures de chevaliers dans des matières modernes, le tout dans un noir très sobre mais élégant. Par contre les chanteurs ont l'air de crever de chaud là dedans, ils transpirent comme des bœufs.
L'idée de transformer Alviano en un espèce de travesti est plutôt intéressante puisque ça ne tombe jamais dans la caricature et ce n'est pas non plus énoncé de manière trop évidente ni vulgaire.
Brubaker, qui interprète Alviano, est déjà laid, mais sa voix aussi (sans être mauvais non plus) donc ça reste cohérent… C’est un peu étrange car vocalement il est engagé mais théâtralement il y a des hauts et des bas : pendant son deuxième duo avec Carlotta, tandis qu'il n'a que peu de répliques, c'est tout à fait convainquant, mais le troisième acte où il change totalement de jeu (d'ailleurs le changement de costume n'est pas des plus subtils) sa panique sonne faux, son délire face à Carlotta à la fin encore plus.
Il faut dire que ce dernier acte m'a semblé particulièrement mal réalisé, sans urgence, la mise en scène offre une peinture trop sobre de cette île qui est censé être exubérante, orgiaque, mais ici on ne voit que des faunes à demi nus marchant le plus lentement possible, on reste trop dans la même esthétique que les deux premiers actes.
D'ailleurs la Carlotta de Schwanewilms m'a beaucoup plu, mais on est ici beaucoup plus face à une femme très séduisante et jouant avec cela (comme lorsqu'elle met littéralement Salviano à nu pendant leur duo du deusièpme acte) qu'à la jeune fille un peu froide et mystérieuse du livret. Ca reste très intéressant, et c'est surtout interprété magnifiquement, mais ça perd de sa force lors du changement d'état d'esprit du III.
J'aime décidément beaucoup Michael Volle, très impliqué scéniquement et vocalement, mordant dans tous les mots, il est impressionnant en Vitelozzo, le gros méchant de l‘histoire….
Et puis l‘un des gros soucis se sont les coupures dans la partitions : l‘opéras est censé durer une bonne demi-heure de plus ! Des scènes ont été entièrement supprimées, donc certains personnages secondaires, et le début du troisième acte qui peint superbement l‘île a été amputé d‘une bonne partie…
La mise en scène se centre sur l'action entre Carlotta et Alviano, en rajoute un peu en montrant les nobles décadents venus faires leurs orgies comme des pédophiles, pour créer un malaise supplémentaire, mais ce n’est vraiment pas pertinent.
Je crois avoir fait à peu près le tour, donc une mise en scène très belle, avec ses défauts mais globalement efficace, et malgré les coupures ce serait dommage de se passer d'une œuvre aussi incroyable et aussi bien servie. Véritablement à connaître !
Je vous offre au passage un petit extrait : il s’agit du Prélude du premier acte, qui expose le thème de l’opéra dans cette espèce de demi-teinte superbe.
Wotan

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